Catherine Parker glissa un billet dans la main du chauffeur de taxi à travers la vitre de séparation et l’invita à garder la monnaie en guise de pourboire. Le billet, qu’elle avait trituré entre ses doigts durant la plus grande partie du trajet, était plusieurs fois plié sur lui-même et l’homme dut le défrois-ser pour le ranger dans sa caisse.
« Vous voulez que je vous attende ? proposa-t-il. Vous risquez d’avoir du mal à trouver une autre voiture ». Il faisait ce boulot depuis plus de vingt ans et il se moquait de ce qu’il pouvait advenir de ses clients une fois qu’ils étaient descendus de son véhicule. Ce n’était pas son problème. Mais la jeune femme qui l’avait hélé sur Broadway avait retenu son attention. Elle était jolie et élégante, avec des cheveux bruns remontés en chignon et des yeux très bleus, et ses vêtements, en dépit de leur simplicité, sortaient sans conteste de chez un grand couturier. Elle n’avait rien à faire dans ce quartier et, par ailleurs, il pleuvait à verse.
Mme Parker ouvrit la porte du taxi et déploya un petit parapluie télescopique dans l’entrebâillement.
« Non, je vous remercie, dit-elle au chauffeur. J’en ai pour un petit moment. »
Elle se retrouva plantée sur le trottoir ruisselant, bousculée par un groupe de hippies, la pluie dé-goulinant sur ses chaussures. Elle regarda le taxi s’éloigner, ses feux brillant sous la pluie, et elle se demanda ce qu’elle faisait là, comment elle était arrivée là, comment elle avait pu en arriver là.
Ce n’était pas le moment, décida-t-elle, de s’apitoyer sur son sort. Inclinant le parapluie devant son visage, elle balaya les environs du regard et ne remarqua rien ; elle ne semblait pas avoir été sui-vie. Frissonnant de froid et d’épuisement, elle descendit la rue, s’attarda devant la boutique d’un bro-canteur et guetta les silhouettes dans la vitrine sale, mais personne autour d’elle ne lui prêtait la moindre attention. Quelque part entre Blue Cove et ici, elle était parvenue à semer les balayeurs du Centre - ce qui allait sans nul doute provoquer la colère du responsable de la Décontamination.
Elle avait choisi New York parce qu’il s’agissait d’une grande ville, avec des tas de jeunes femmes brunes en manteau gris, des centaines de taxis jaunes, d’innombrables petites rues dans lesquelles on pouvait se perdre et perdre autrui. Elle était venue avec sa voiture, qu’elle avait laissée sur le parking de l’aéroport Kennedy, et avait pris métro et taxi, changeant plusieurs fois, jusqu’à Manhattan. Comme promis, Elisa lui avait remis la grosse enveloppe, à présent à l’abri dans le sac qu’elle serrait contre elle, sans un mot, sans un regard, avec une discrétion telle que même les hommes du Centre n’auraient pu le remarquer. Si la situation n’avait pas été aussi grave, sans doute aurait-elle pris un immense plaisir, teinté de malice, à tromper les balayeurs. Mais elle était trop inquiète, elle avait trop peur, moins pour elle que pour les enfants, pour y songer un instant.
Elle recommença à avancer, d’un pas vif et régulier, le coeur battant si fort qu’elle en sentait les vibrations dans la gorge.
Arrivée devant l’armurerie, elle s’abrita un instant sous le porche pour replier son parapluie et vé-rifier une nouvelle fois qu’on ne la suivait pas. Il existait bien sûr la possibilité que des balayeurs fus-sent postés dans les immeubles bordant la rue et suivent le moindre de ses gestes. Elle ignorait com-ment ils auraient pu apprendre qu’elle viendrait ici - elle-même, par mesure de précaution, n’avait choisi la boutique qu’une heure plus tôt - mais elle fréquentait le Centre depuis assez longtemps pour savoir que tout, surtout le pire, y était possible.
Il faisait froid à l’intérieur, l’air sentait l’huile et la poudre et, en dépit de l’insonorisation, on devi-nait les coups de feu tirés dans l’arrière-boutique transformée en salle d’entraînement. Un homme en uniforme gris, le ventre distendu sous sa veste, apparut derrière le comptoir et la salua d’un vague sourire.
« Madame ? » lui demanda-t-il.
Elle prit le temps de laisser son parapluie dans le conteneur près de la porte et, trempant le tapis brun qui couvrait le sol, elle se dirigea vers le comptoir, les yeux fixés sur la vitrine abritant les ar-mes. Il y avait des revolvers et des pistolets, métal noir luisant sous la lumière crue, élégantes crosses en nacre pour certains, depuis les miniatures réservées au sac des dames jusqu’aux énormes choses qu’elle aurait pensé ne voir qu’au cinéma. Une désillusion de plus. Elle étudia l’étalage de canons puis regarda l’employé. Un badge accroché à sa poche de poitrine indiquait son prénom, William - ironie ultime. Elle dissimulait bien sa nervosité, constata-t-elle en souriant à l’employé, mais il fallait reconnaître qu’elle ne manquait pas de pratique et que ses vis-à-vis étaient habituellement bien plus difficiles à affronter que le vendeur.
« Bonjour, dit-elle d’une voix posée. Je serais intéressée par un Smith & Wesson. » Elle examina de nouveau la devanture et précisa : « Un P.38.
- Les dames préfèrent en général des modèles plus petits, dit-il diplomatiquement. De façon à pouvoir les ranger dans leur sac, vous voyez. »
Elle continua de sourire et regarda le vendeur bien en face.
« Eventuellement un Browning GP 35 s’il vous est impossible de me procurer le Smith & Wes-son, » poursuivit-elle comme si son interlocuteur n’avait rien dit.
William considéra les mains délicates refermées sur la poignée en cuir du sac à main, les ongles polis, les doigts fins. Sur l’annulaire de la main gauche, une trace plus claire trahissait l’absence inha-bituelle de l’alliance et de la bague de fiançailles. La jeune femme portait un manteau gris sous lequel on devinait un tailleur sombre, elle n’avait aucun bijou, n’arborait aucun signe qui aurait permis de la distinguer. Il s’agissait donc moins pour elle, conclut-il, de dissimuler quelque chose que de se rendre anonyme.
« Je vois, » fit-il. Il sortit une clef, ouvrit la vitrine, tira un des pistolets et le déposa sur un plateau molletonné. « Nous avons un P.38 de Smith & Wesson, madame. »
Faisant passer son sac de sa main droite à la gauche, elle souleva l’arme, referma les doigts autour de la crosse, l’index posé sur la détente. L’objet, lourd et froid, à la fois rassurant et effrayant, l’obligeait à fournir un effort pour ne pas ployer le poignet.
« C’est un modèle extrêmement..., commença William.
- Je vous remercie, l’arrêta-t-elle, je le prends. »
Elle sortit une pièce d’identité et une liasse de billets.
« Ann Franklin, 20ème Rue, Manhattan, » lut le vendeur en remplissant le reçu. Il fit glisser le pa-pier vers elle pour qu’elle le signe. « Je vous montre pour le charger et armer. »
Un chargeur était posé sur le plateau, parallèlement à la crosse. Sous le regard éberlué de l’homme, Catherine posa son sac sur la vitrine, saisit le P.38 d’une main, le chargeur de l’autre, et glissa celui-ci d’un geste sec et précis, professionnel, dans le magasin. Puis elle tira la culasse en ar-rière. Il y eut un cliquetis net, presque harmonieux, lorsque le pistolet parfaitement huilé s’arma.
« Je vois, répéta William - qui en réalité voyait de moins en moins, déconcerté par le comporte-ment de sa cliente.
- Puis-je l’essayer ? » demanda-t-elle.
* *
Elle sortit du magasin et se mit à marcher, surveillant la rue à la recherche des balayeurs et d’un taxi. L’arme et l’enveloppe pesaient lourd dans son sac, et elle avait peur. Non pas tant pour elle, quoi que ce fût justifié, que pour les enfants, pour son enfant. Dieu seul savait ce que deviendrait sa petite fille si tout cela tournait mal. Elle avait peur, peur de la violence des agents du Centre, et plus encore de la sienne propre, de ce qu’ils l’obligeaient à devenir. Ils la forçaient à se défendre, à se pro-téger avec les armes qu’eux-mêmes employaient, ce qu’elle avait toujours refusé de faire. Mais ce qu’elle avait découvert l’avait obligée à changer d’avis, à revenir sur ses positions. La gorge serrée, elle pensa aux enfants qu’elle avait pu faire évader, à Timmy, à Jarod, à sa fille. Comment aurait-il pu expliquer à une fillette de dix ans que certaines choses étaient plus importantes que la sécurité, que l’existence même de sa maman ?

