| Huis-Clos
par In The Moonlight
Le Caméléon
Huis-Clos par In The Moonlight [Reviews - 8]
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Salon de coiffure Alanna's, Beaver, Alaska
Il régnait une odeur entêtante mêlant shampooing, lotions de soin, laque et sprays, produits de coloration et de permanente, ainsi que les effluves tout aussi tenaces, quoi que moins soutenus, des parfums des dizaines de clientes qui se croisaient ou se succédaient dans les lieux. La grande salle était décorée de plantes vertes et de photographies de jeunes femmes en gros plans présentant des coupes de cheveux de la plus classique à la plus originale. Jarod traversa le salon de coiffure après avoir soigneusement essuyé ses semelles sur le tapis près de la porte afin de ne pas salir le carrelage d'un blanc immaculé, et alla jusqu'aux bacs à shampooing. C'était là qu'Amandine Weaver avait passé, au cours des six derniers mois, la plus grande partie de ses heures de travail. Il pouvait encore deviner sa présence, la ressentir comme si elle avait laissé là des vibrations attestant de son passage dans les murs.
Il sortit le cahier rouge de la poche de son manteau et l'ouvrit à la troisième page, celle où il avait collé le seul article illustré; le titre annonçait la mort d'une étudiante en comptabilité, tombée accidentellement du toit du petit immeuble dans lequel elle travaillait. Amandine avait eu, même la mauvaise qualité de la reproduction ne pouvait induire en erreur, un petit visage triangulaire d'une pâleur nacrée, singulier contraste avec les grands yeux noirs qui lui mangeaient le visage et la masse de cheveux blond vénitien croulant sur ses épaules. La photographie était un de ces clichés banals et familiers destinés à décorer l'album ou la table de chevet d'un être cher, et certainement pas la page anonyme d'un journal.
Sans quitter le cahier des yeux, il traversa le salon en diagonale en direction du petit bureau contigu à la salle principale, évitant sans y songer un chariot de brosses, peignes et produits divers. Amandine - Mandy - travaillait pour payer ses études de comptabilité et elle avait été embauchée comme shampouineuse par Alanna. Celle-ci s'était rapidement rendu compte que la coiffure intéressait peu sa nouvelle employée et qu'elle pouvait en outre bien mieux utiliser ses compétences. Aussi l'avait-elle déchargée d'une partie de ses heures aux bacs à shampooing contre la tenue de la comptabilité du salon, arrangement qui avait satisfait les deux parties.
On frappa doucement contre la porte en verre.
C'était ce changement de fonction qui avait été fatal à Amandine, songea-t-il en refermant le cahier. Il le remit dans la poche de son manteau et alla ouvrir à la jeune femme qui attendait dans l'air froid et sec, emmitouflée dans une longue doudoune et un bonnet. Les joues rosies par le froid, Connie se défit de ses épaisseurs de vêtements pour se retrouver finalement en pantalon et pull-over au milieu du salon désert.
"Vous êtes toujours d'accord? demanda-t-elle à Jarod.
- Du noir bleuté. Vous êtes sûre que c'est ce que vous voulez? s'enquit-il avec prudence.
- Affirmative. Alanna est une vieille amie de ma mère, qui se moque bien que je n'ai plus besoin de la permission de qui que ce soit pour faire ce que je décide. Elle n'a de cesse de me répéter que ce serait parfait dans le Village à New York mais que pour notre petite ville, c'est excentrique, soupira-t-elle.
- Ca vous ira très bien." Il aida la jeune femme à enfiler une blouse puis commença à préparer le mélange pour la couleur." Alanna m'a dit que vous veniez souvent au salon, avant.
- Oui, fit-elle, les yeux perdus dans le vide. Mais ce n'est plus la même chose depuis l'accident de Mandy.
- Vous partagiez un appartement." Elle tendit le cou, lança un regard inquiet sur le mélange qui prenait une couleur étrange." Ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il, le résultat final sera très différent."
Elle se laissa retomber dans son fauteuil.
"Mandy habitait un petit patelin entre Stevens Village et Beaver. J'ai été folle de joie quand elle m'a dit qu'elle venait s'installer ici."
Jarod passa derrière le bac et brandit le pinceau au-dessus des cheveux châtains de la jeune femme.
"Vous êtes sûre? demanda-t-il une dernière fois.
- Certaine." Elle revint à Mandy." Je ne comprends pas pourquoi elle est montée sur le toit par le froid qu'il faisait - même pour des gens habitués à notre climat." Elle leva les yeux vers lui lorsqu'il commença à appliquer le mélange." Je ne comprends pas pourquoi elle s'est autant approchée du bord du toit alors qu'elle souffrait de vertige, reprit-elle. Vous savez, certaines personnes ont laissé entendre que c'était un suicide, mais c'est absurde. Mandy n'aurait... elle n'aurait tout simplement pas fait ça. On ne peut pas savoir ce que ressentent les gens, bien sûr, mais je crois qu'elle n'avait aucune raison de le faire."
C'était aussi ce qu'il avait entendu de la part de plusieurs personnes ayant bien connu Mandy Weaver. S'il ne pouvait s'agir ni d'un suicide ni d'un accident, en avait-il déduit, il ne restait qu'une option.
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