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Q.I. par In The Moonlight

Le Caméléon
Q.I.
par In The Moonlight
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Université du Minnesota, Minneapolis

"En conclusion, énonça Dale Sickowitz d'une voix claire, j'attire donc votre attention sur l'intérêt du protocole mis au point par le professeur Stachetti et son équipe en matière de filtrage de ces substances, filtrage qui leur conserve durablement leur intégrité et permet leur utilisation ultérieure dans des conditions optimales."

Jarod baissa les yeux sur ses notes, puis les leva de nouveau vers la jeune femme qui, depuis près de deux heures, se tenait sur l'estrade en bas de l'amphithéâtre. Son intervention était fascinante. Elle n'employait aucun des trucs traditionnels des orateurs, elle n'en était pas un, mais sa passion pour ce qu'elle exposait transparaissait dans chacun de ses mots, chacun de ses gestes, chacun de ses regards, et elle la communiquait à ses auditeurs. Jarod avait le sentiment qu'elle aurait été capable de convaincre n'importe qui que la science des matériaux était le sujet le plus passionnant au monde. Les cinq cent cinquante sièges de la salle avaient d'ailleurs été pris d'assaut et les retardataires s'étaient installés sur les marches. C'était la première fois qu'il voyait une conférence de chimie remporter un tel succès auprès des étudiants, y compris non-spécialistes, et il s'était félicité d'être arrivé une demi-heure avant le début de la leçon.

"Des questions? demanda-t-elle en parcourant l'assemblée du regard.

- Que pensez-vous du protocole mis au point par le professeur Stachetti et son équipe en matière de sécurité dans le cas du SCH-III, docteur?"

Le ton était légèrement persifleur et provoquant. Le docteur Sickowitz empila avec soin ses notes, auxquelles elle n'avait pas eu recours pour mener son intervention, les yeux fixés sur l'étudiant indélicat.

"Ce que j'en pense? répéta-t-elle avec un sourire glacial. Je pense que cet amphi n'est pas le lieu pour répondre à de telles questions, monsieur, et que la police a rendu ses conclusions. Comme par ailleurs la sécurité n'est pas mon domaine de prédilection, je pense que vous posez la mauvaise question à la mauvaise personne. Ce qui constitue une perte de temps." La pile de notes inutilisées disparut dans une sacoche en cuir qui avait connu des jours meilleurs. "S'il n'y a plus de questions sérieuses, ajouta-t-elle, je vous remercie pour votre attention et j'espère vous revoir la semaine prochaine pour la seconde partie de cette conférence."

Il y eut quelques secondes de silence, comme si l'assistance s'attendait à ce que la jeune femme poursuive son discours, puis étudiants et professeurs commencèrent à rassembler leurs notes et à quitter les lieux dans le brouhaha.

"Dale Sickowitz," murmura Roxann Temperson, la responsable de la sécurité sur le campus. Elle lissa la chemise de son uniforme et se leva pour précéder Jarod vers la sortie de l'amphi. "Ca faisait plus d'un an qu'elle n'avait pas donné de conférence. On raconte qu'elle travaille sur un projet pour le gouvernement."

Jarod s'immobilisa au milieu des marches en voyant le docteur Sickowitz fendre la foule, sa sacoche dans une main, un étui d'ordinateur portable dans l'autre. Elle bouscula une ou deux personnes et rattrapa l'étudiant qui lui avait posé la question sur les mesures de sécurité observées par le professeur Stachetti. Elle entraîna le jeune homme entre deux rangées de sièges, à l'écart du passage.

"Docteur?" lui demanda-t-il.

Jarod tendit l'oreille, s'efforçant de distinguer la réponse de la jeune femme au milieu du vacarme ambiant. De taille moyenne, elle n'en dégageait pas moins assurance et autorité si bien que l'étudiant, qui la dépassait d'une bonne tête, adopta malgré lui une posture respectueuse. D'un doigt impatient, elle repoussa derrière ses oreilles ses cheveux coupés courts, d'un cuivré qui contrastait avec sa peau très pâle. Elle avait un visage sévère, mais ses yeux étaient étonnants, avec un regard à la fois intense et tourné en dedans, comme si même au coeur d'une conversation, elle continuait d'écouter une voix intérieure.

"Quand je n'étais encore qu'une gosse, je m'étais promis de ne jamais dire cela à quiconque, mais votre intervention m'a fait revenir sur ma position: votre question était stupide, dit-elle sèchement. Si je vous entends de nouveau mettre ainsi en cause les compétences du professeur Stachetti, je vous fais suspendre de vos travaux pratiques pour la fin du semestre. Et ne vous imaginez pas que je n'en ai pas la possibilité.

- Je ne doute pas que vous l'ayez, madame, mais je ne voulais pas dire que..."

L'expression austère de la jeune femme se durcit un peu plus.

"Si, l'interrompit-elle. C'était exactement ce que vous vouliez dire. Et vous feriez bien de réfléchir à ce que vous dites si vous ne voulez pas que la fille du professeur Stachetti dépose une réclamation dans le meilleur des cas auprès du doyen."

Elle planta l'étudiant au milieu de la travée, grimpa les marches à toute allure et sortit de l'amphi sans se retourner. Jarod la vit s'éloigner dans le couloir à pas rapides, les pans de son manteau long flottant autour d'elle.

"Eh bien..., fit Roxann. Elle semble un peu sur les nerfs."

Ils descendirent un escalier, traversèrent le hall et Roxann s'arrêta devant la réception.

"Je récupère mes bouquins," dit-elle à Jarod.

L'étudiante qui se tenait derrière le comptoir souleva un carton empli de livres et le posa devant elle.

"Laissez-moi vous accompagner jusqu'à votre voiture, Mlle Temperson, lui proposa-t-il en se chargeant du paquet.

- Merci." Elle lui sourit, ses yeux verts pétillant dans son visage doré. "Mais seulement si vous m'appelez Roxann."

Ils sortirent du bâltiment des sciences et s'engagèrent sur l'allée qui menait au parking du personnel. Roxann sortit ses clefs pour ouvrir le coffre d'une vieille Chevrolet, dans laquelle Jarod déposa son fardeau. Un peu plus loin, une remorque était en train d'emporter une petite voiture européenne qui aurait eu besoin d'un bon lavage.

"On dirait que quelqu'un va avoir des ennuis," remarqua-t-il.

Roxann se tourna à demi pour suivre son regard et elle vit la voiture grise, une Volkswagen. Elle se figea et pâllit.

"C'était la voiture du professeur Stachetti. Je ne comprends pas comment elle a pu rester là aussi longtemps. Ca fait presque deux mois que...

- Comment est-ce que c'est arrivé? demanda Jarod en regardant la remorqueuse manoeuvrer. On ne m'a rien dit.

- Elle pratiquait une expérience dans son labo. Il y a eu une explosion et le feu s'est déclenché. Le système anti-incendie n'a pas fonctionné. En réalité, ce n'est pas l'incendie ou la fumée qui l'ont sérieusement blessée. On l'a sortie de là assez rapidement. Mais tout un tas de trucs lui sont tombés dessus. Elle avait une très vilaine blessure au crâlne, un traumatisme crâlnien, une fracture, je ne sais pas trop, quelque chose comme ça. Les toubibs l'ont opérée pendant des heures." Elle haussa les épaules. "Ils affirment que l'opération a été un succès, mais ça fait deux mois qu'elle est dans le coma et ils ne savent pas si elle va en sortir."


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Département de chimie, Université du Minnesota

Tout le bâltiment, à l'exception de quelques bureaux et d'un ou deux labos, était plongé dans le noir. Il faisait nuit, les lieux avaient été désertés par les professeurs et les étudiants depuis plusieurs heures, et les seuls bruits qu'il pouvait entendre étaient le ronronnement des tubes au néon qui, au-dessus de sa tête, éclairaient le couloir d'une lumière fluorescente, et le crissement des pages de son cahier rouge. Il y avait collé les articles découpés dans les journaux. Une sorte de revue de presse dont le seul et unique sujet était l'accident survenu au professeur Stachetti, docteur en chimie à l'Université du Minnesota. "EXPLOSION FATALE DANS UN LABORATOIRE DE CHIMIE DE L'UNIVERSITE", annonçait un des titres. Il était illustré d'une photographie représentant Clare Stachetti, sans doute prise au cours d'une conférence; une jolie femme d'une quarantaine d'années dont l'énergie transparaissait même sur la photo à gros grains. "LE PROFESSEUR DE CHIMIE TOUJOURS DANS LE COMA", disait un article plus récent, dont le sous-titre précisait que les médecins redoutaient de voir leur patiente ne pas se réveiller. Les articles étaient collés dans l'ordre chronologique et leur taille allait en diminuant tandis que la date de l'accident s'éloignait et que l'intérêt pour le sort de la jeune femme se dissipait.

Il tressaillit, l'oreille soudain aux aguets. Il avait perèu, presque à la limite du subconscient, un bruit provenant du laboratoire situé tout au fond du corridor, un labo qui aurait dû être vide puisqu'il s'agissait de celui de Clare Stachetti. Il referma le cahier et le rangea dans la poche de sa veste en cuir.

La police avait posé sur la porte des bandes jaunes défendant l'accès à la scène de l'explosion. De toute évidence, ces scellées rudimentaires n'avaient pas empêché l'intrus - l'intruse en réalité - de se glisser à l'intérieur. Dale Sickowitz se tenait au milieu du laboratoire dévasté, tournant le dos à la porte, les mains sur les hanches, sa tête bougeant doucement tandis qu'elle examinait les lieux. Elle n'avait plus son cartable en cuir, mais l'ordinateur portable attendait sur le bureau, ou ce qu'il en restait, à l'entrée de la salle.

"Qu'est-ce que vous faites là?" lança-t-il.

Elle pivota sur elle-même, sans manifester le moindre signe de hâlte ou d'inquiétude, et le toisa des pieds à la tête.

"Vous n'êtes pas de la police, conclut-elle. Sécurité du campus?

- Non, reconnut-il.

- Alors qu'est-ce que vous faites là et pourquoi est-ce que vous me demandez des choses qui ne vous regardent pas?

- Je suis Jarod Smalley, je remplace le professeur Stachetti.

- Oh," fit-elle d'un ton entendu. Elle se détendit et se laissa même aller à sourire, un sourire étrange, un peu en coin, ce qui modifia radicalement son visage sévère, lui donnant l'air plus jeune et moins strict. "On m'a parlé de vous, en effet." Elle lui tendit sa main à serrer. "Dale Sickowitz, se présenta-t-elle.

- Je sais, j'ai assisté à votre conférence cet après-midi."

Il regarda la pièce autour de lui. Les murs portaient les traces de l'explosion, l'université n'ayant pas encore remis les lieux en état, les plaques du faux plafond s'étaient effondrées, les carreaux de faïence de la paillasse étaient fendus et des cercles de craie avaient été tracés un peu partout sur le sol par les membres du labo de la police aux endroits où ils avaient relevé des indices.

"Vous êtes venue vous rendre compte des dégâlts par vous-même? demanda-t-il à Dale.

- Si on veut.

- Je pensais que la sécurité n'était pas votre domaine de prédilection, docteur?

- Vous me croirez si je vous dis que je fais partie de ces personnes qui se rendent sur les lieux d'un accident parce qu'elles aiment les sensations fortes?"

Elle poursuivit son inspection pendant quelques secondes, sans se soucier de lui puis, comme il ne répondait pas, elle se tourna vers lui, contrainte de lever la tête pour le regarder en face. Ses yeux ne trahissaient rien de son état d'esprit, opaques, laissant seulement deviner l'attente d'une réponse.

"Non, dit-il enfin.

- Tant pis, alors, laissa-t-elle tomber sans paraître y accorder d'importance.

- Votre conférence était très intéressante. Impressionnante. J'ai cru comprendre que c'était la première que vous donniez depuis plusieurs mois?

- En effet." Elle répondit sans y prêter attention, continuant d'examiner la pièce autour d'elle.

"Curieuse idée de commencer un cycle par l'Université du Minnesota. Je suis certain que les grandes facs de la Côte Est ne demandaient pas mieux que de vous accueillir.

- L'UCLA et Berkeley aussi, sans parler du Cal Tech, souligna-t-elle sans une trace de fausse modestie.

- Alors pourquoi Minneapolis?"

Elle le gratifia d'un sourire énigmatique.

"L'argent, bien sûr."

Elle n'était pas sérieuse, pas le moins du monde. En réalité, songea-t-il, elle était en train de se payer sa tête.

Elle ramassa son ordinateur sur le bureau. "Si vous voulez bien m'excuser... Je dois encore passer au département de biologie."

Il s'écarta pour la laisser passer.

"En biologie? releva-t-il. Vous n'êtes pas chimiste?

- Je prépare ma thèse de doctorat. Mais en réalité, je suis biologiste. Bonsoir, professeur, ajouta-t-elle, il se fait tard et j'ai eu une longue journée."


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Bureau du docteur Sickowitz, Université du Minnesota

On lui avait attribué un bureau plus que confortable et un technicien avait apporté la veille un énorme PC flambant neuf qui trônait à présent sur la table de travail au milieu de ses dossiers et de ses affaires personnelles. Elle n'avait pourtant rien exigé, pas même demandé. La reconnaissance de ses pairs, songea-t-elle en s'enfonçant dans le fauteuil de direction en cuir, possédait ses aspects positifs. Elle alluma le PC et tira le clavier vers elle.

Professeur Jarod Smalley. Elle se connecta au fichier du personnel de l'université, qui n'était en théorie pas accessible aux professeurs et moins encore aux intervenants extérieurs. Quelques mots de passe ne l'avaient jamais arrêtée et, du reste, elle disposait d'un moyen plus simple, efficace et sûr d'accéder au fichier central de la fac, mais ce soir, elle avait envie de s'amuser et de se retrouver dans la peau du hacker de base.

Elle entra le nom lorsque le serveur le lui demanda et attendit que la machine effectue ses recherches. Le dossier informatisé apparut devant elle sur l'écran, illustré d'une photo d'identité parfaitement passe-partout. Tout à fait le genre de clichés que l'on mettait dans un dossier professionnel ou sur des papiers d'identité.

Qu'est-ce que le professeur Smalley venait faire à onze heures du soir dans un laboratoire qui avait explosé deux mois plus tôt? Son explication, le fait qu'il fût le remplaçant de Clare Stachetti, ne valait pas un clou, et Dale le soupèonnait d'en être parfaitement conscient. En lui remettant les différents passes et badges d'accès, Roxann Temperson lui avait parlé du professeur Smalley, avec un intérêt qui avait quelque peu débordé du cadre professionnel. Difficile, reconnut-elle en étudiant la photographie, de rester indifférente au charme du chimiste.

Il n'en restait pas moins que son explication ne valait pas un clou.

Elle tapota sur son clavier pour obtenir le CV et la liste des publications du professeur Smalley. Les documents s'inscrivirent devant elle en scintillant. Elle les parcourut rapidement et un sourire de satisfaction lui échappa. Licence de sciences obtenue à Harvard en 1980, doctorat de chimie, spécialité chimie industrielle, à Johns Hopkins six ans plus tard, et une maîtrise de chimie physique pour compléter le tout. Plutôt impressionnant, songea-t-elle. Excellente formation, notes élevées, appréciations élogieuses, parcours sans faute. De toute évidence, elle n'était pas la seule ici que les grandes universités de Nouvelle-Angleterre aurait accueillie à bras ouverts.

Non pas que l'Université du Minnesota fût indigne d'intérêt. Elle en voulait pour preuve le fait que Clare Stachetti eut choisi d'y exercer.

Elle décrocha son téléphone et composa le numéro de mémoire. En dépit de l'heure tardive, Ed serait encore à son labo, on n'avait jamais vu un astronome dormir par une nuit aussi parfaite. Un garde à la voix endormie répondit à la cinquième sonnerie.

"Le professeur Ed Talcott, je vous prie, demanda-t-elle. Il doit être à l'observatoire ou dans son bureau. De la part du docteur Sickowitz."

Le garde passa la communication en marmonnant contre ces cinglés d'astronomes qui n'étaient pas fichus de dormir comme tout le monde.

"Ed? Bonsoir, Dale Sickowitz à l'appareil. Comment allez-vous?... J'ai un petit service à vous demander."


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Sept semaines auparavant, une explosion avait eu lieu dans le laboratoire de Clare Stachetti alors qu'elle travaillait seule sur un nouveau composant, le SCH-III, pour un groupe pétrochimique. La police et une commission d'enquête réunie par l'université avaient conclu à un simple accident, dû une défaillance du thermostat équipant le laboratoire.

Il avait lu les articles dans les journaux et les publications du professeur Stachetti, et il avait acquis la conviction que l'explosion était tout sauf un accident. Dans le pire des cas, quelqu'un avait voulu la tuer.

Il avait loué un appartement sur Hennepin Avenue, au coeur de Minneapolis, sans prêter grande attention à la décoration. Peu lui importait en réalité l'environnement tant qu'il ne s'agissait pas de celui du Centre, et ce logement en valait bien un autre.

Le lit grinça sous son poids lorsqu'il s'y allongea, les bras croisés sous la nuque. Il n'avait pas encore réellement compris comment ni pourquoi cela avait pu se produire, mais quelque chose n'était pas allé comme il l'avait prévu. La présence du docteur Sickowitz, sinon à l'Université du Minnesota, du moins dans le labo de Clare Stachetti, avec tout ce que cela impliquait, n'était pas entrée dans ses prévisions. Il aurait pu ne s'agir que d'une coïncidence, un jeune chercheur brillant venant donner un cycle de conférences maintenant, s'il n'avait pas découvert la jeune femme dans le laboratoire de Clare, inspectant les dommages.

Il alluma son ordinateur et se connecta sur le serveur de l'université pour vérifier le dossier de Dale Sickowitz. La consultation ne lui apprit rien que ne lui avait déjà dit Roxann Temperson, ou le docteur Sickowitz elle-même.

Il poursuivit ses recherches.


 

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